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Maison traditionnelle kabyle

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La poutre de l’Akfadou

                                                                      A la mémoire de mon grand-père

Dans le cadre d’un travail  sur la maison traditionnelle kabyle, nous avons sollicité le témoignage des amis de l’association dont voici celui de Ameziane Ferhani ,enfant d’El-Flaye . La photo qui accompagne son texte est celle de son défunt grand père Hadj Iddir, prise  par Djemad Abderrahmane dit Chérif ,journaliste alors à Alger Républicain .Elle a été remise par le fils de ce dernier  au musée d’Ath waghlis d’El-Flaye, en 2007.

 

 

 

Mon grand-père, El Hadj Iddir – Que Dieu le Bénisse – a consacré toute sa vie au travail de la terre. Son existence ressemble à un long poème éclairé par les noms sacrés de l’olivier, du figuier, du grenadier, du caroubier et de tous les fruits et légumes que son labeur mettait au jour.

   Un long poème oui, mais un poème dur et sans repos qu’il a voulu écrire jusqu’à la fin, avec la terrible conscience de ne pas abandonner ce que ses ancêtres avaient patiemment entretenu, agrandi et soigné. Pour lui, délaisser ses terres équivalait à un acte de trahison envers eux, mais aussi à l’égard de la terre, des plantes et des bêtes dont Dieu, répétait-il souvent, écologiste qui s’ignorait, a confié la responsabilité aux hommes.

   Il n’a jamais accepté ce qu’il considérait comme un renoncement suprême et quand tout le monde ou presque avait abandonné ses champs et ses arbres, il poursuivait son destin héroïque de paysan. Je dis bien héroïque car, pour l’avoir vu tant de fois travailler, et pour avoir essayé d’y participer durant les vacances – alors même que j’étais jeune et sportif – je peux mesurer quels efforts et quels sacrifices cela demandait.

   Dans cet « esclavage volontaire » pour la terre et ses fruits, il n’a que rarement quitté le village. Il connaissait le monde par sa rare lecture des journaux qu’il parvenait à lire alors que son père l’avait retiré de l’école après deux années pour permettre à ses deux autres frères de poursuivre leurs études. Il le connaissait aussi par le récit des autres, émigrés de passage ou par ses discussions avec son cousin maternel, l’écrivain Mohamed Chérif Sahli, qui avait été notamment ambassadeur en Chine et lui avait longuement parlé de l’Asie. Mon grand-père avait été marqué par le comportement des Indiens qui vénéraient les vaches et, s’il ne partageait pas religieusement cette attitude, il faisait un rapprochement favorable avec sa paire de bœufs sans lesquels, disait-il, nous n’aurions pu survivre.

   En dehors de ses expéditions saisonnières à Taghzouyth, dans la vallée, à Thirguits, de l’autre côté de la Soummam, de ses allers-retours quotidiens vers son jardin, sous le Makhzen de Da Belkacem, homme de bien et de bonté, il n’avait connu que Bejaïa, Alger, Constantine peut-être, là où ses frères et enfants s’étaient éparpillés au cours des ans, le laissant seul face à la responsabilité de la terre des ancêtres.

   Voilà à quoi se résumait le monde réel pour lui : deux ou trois ville d’Algérie et des images puisées du récit des autres ou de ses lectures épisodiques. Si bien que son pèlerinage à la Mecque fut pour lui son plus long et, bien sûr, plus sacré voyage. « Akham Arbi », disait-il avec le ravissement extraordinaire de la foi, la Maison de Dieu pour laquelle il avait pris pour la première fois l’avion !

   Un autre voyage l’avait pourtant marqué : celui qu’il fit, encore jeune, avec son père, dont j’ai l’honneur de porter le prénom. Un voyage qu’il m’avait raconté à deux ou trois reprises comme une épopée fantastique. Quand je l’ai entendue pour la première fois, j’étais à peine adolescent et il mettait tant de passion dans son propos, tant d’émerveillement, que je croyais entendre un extrait de « Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne.

   Ce voyage pourtant n’avait eu lieu qu’à quelques kilomètres d’El Flaye, au sommet de la montagne, dans la forêt de l’Akfadou. Ils étaient partis avec quelques bêtes, deux mulets et deux ânes je crois, qu’ils avaient empruntés ou loués. Etaient-ils seuls ? Je n’arrive pas à me souvenir précisément et je me maudis de ne pas avoir noté tout ce qu’il me racontait alors et tout ce qu’il m’a raconté !

   Ils étaient arrivés au dernier village avant le royaume des arbres et des animaux sauvages. Ils avaient campé sur une petite plaine à l’orée de la grande forêt. J’y suis allé bien des années après et j’y ai emmené ma femme et mes enfants, alors petits. Le village se nomme Ath Summer n’Bouada. Je ne comprenais pas pourquoi on l’avait surnommé ainsi – n’bouada voulant dire d’en bas – alors que c’est l’un des villages les plus hauts des Ath Ouaghlis. Mais en le voyant, j’ai découvert qu’il était construit sur une pente abrupte, si raide que les maisons paraissaient édifiées l’une sur l’autre, avec entre elles des chemins si vertigineux qu’on pouvait craindre de les emprunter.

   Quant à la petite plaine, elle se nomme Llodha n’thla n’izzem soit la plaine (ou la clairière) de la Fontaine du Lion. La fontaine était restée, avec un maigre filet d’eau en cet été magnifique. Je ne sais pas si c’est la magique beauté des lieux ou l’influence du récit de mon grand-père, ou encore la poésie du nom de l’endroit, mais j’ai bu à cette fontaine comme jamais je n’ai bu. Son eau légère et parfumée d’essences botaniques désaltérait mais donnait aussitôt l’envie de boire encore et encore.

   C’est là, me disais-je, que des dizaines d’années plus tôt, mon arrière grand-père et mon arrière grand-père étaient passés pour rapporter de l’Akfadou la poutre maîtresse de notre maison. Ils s’étaient enfoncés dans la forêt, avaient cherché un arbre grand et droit, l’avaient abattu, lui avaient taillé les branches, coupé les moignons, égalisé ses surfaces avant de l’attacher par des cordes aux bêtes et de le traîner depuis le sommet de la montagne jusqu’au village.

   Cela avait duré une semaine ou dix jours, je ne m’en souviens pas non plus, bien que la dizaine me semble plus juste. Des jours et des jours de travail difficile pour des non-bûcherons (déjà que le travail des bûcherons est pénible), des nuits et des nuits à dormir dans le froid (car il y fait froid même en été) et les bruits inquiétants de la forêt, la peur des sangliers et d’autres bêtes sauvages, les repas au coin du feu, les veillées avec le fusil de l’arrière grand-père… Que pouvaient-ils se raconter pendant tout ce temps ? Pas grand-chose peut-être car c’était épuisant et le sommeil était trop précieux.

   Le retour avait été difficile à travers les chemins kabyles, abrupts, tortueux et parsemés de grosses pierres. Faire avancer les bêtes en même temps, faire passer la longueur du tronc dans les virages, éviter qu’il se coince ou même se casse dans un éboulis de pierre, pire encore, qu’il entraine un mulet ou un âne dans un ravin et la poutre avec !

   Une longue marche pour construire un toit, abriter la famille, et aussi donner un sens à sa vie. Cette poutre faîtière, « ajgou alemass » en kabyle, a protégé plusieurs générations de ma famille. Aujourd’hui orpheline de ses protégés, menacée par l’usure du temps et surtout le dépeuplement de la maison, je pense souvent à elle en me disant que son arbre d’origine s’est sacrifié pour l’arbre généalogique de ma famille.

   Tant qu’elle tiendra, me dis-je, l’âme des mes ancêtres continuera à habiter le lieu. Tant qu’elle tiendra, elle témoignera.  

Alger, le 5 octobre 2011

Ameziane Ferhani  

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